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Aspirants citoyens : les oubliés de la pandémie

Publié le 04 décembre 2020
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On présumait que leur statut permanent était le garant d’une certaine stabilité. On les pensait à l’abri des incertitudes qu’a fait peser la pandémie sur l’immigration. On se trompait.

Nael Asad a hâte d’avoir une patrie. 

Originaire de la Bande de Gaza, M. Asad a étudié aux États-Unis et travaillé dans une banque à Dubaï. Le krach financier de 2008 lui a coûté son emploi, et a remis les compteurs à zéro dans sa quête de stabilité.  

« Je me suis rendu compte qu’il n’y a pas vraiment de stabilité pour les expatriés à Dubaï. Pourvu que tu aies un emploi, tout est correct. Mais si tu perds ton emploi, tu as un mois pour quitter le pays. »

Il postule au programme fédéral des travailleurs qualifiés du Canada et obtient la résidence permanente en 2008. En août 2019, il dépose sa demande de citoyenneté, et reçoit l’accusé de réception trois mois plus tard. Depuis, plus rien. En raison de la pandémie de la COVID-19, au moins 85 000 résidents permanents, comme M. Asad, sont sans nouvelles de leurs demandes de citoyenneté. Lui-même a cofondé un groupe de pression, Advocates for Resumption of Canadian Citizenship Test, pour pousser le gouvernement fédéral à poursuivre le traitement des demandes comme la sienne.

Les examens bloqués

Après avoir déposé une demande de citoyenneté, un résident permanent doit passer un examen de connaissances et prêter serment lors d’une cérémonie. « On m’a dit que ça devrait prendre environ un an [entre le dépôt du dossier et la fin du processus], » dit Stacy Chriswell, une résidente de Québec d’origine américaine. Comme M. Asad, elle a déposé son dossier en août 2019. En mars 2020, des personnes qu’elle connaissait, qui avaient déposé leurs dossiers durant l’été 2019, se faisaient déjà convoquer pour leur examen. « Je croyais qu’il ne me restait que quelques jours… et bang, COVID ! » 

Le 14 mars 2020, Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC) suspend toutes les séances d’examen et cérémonies de citoyenneté. Si les cérémonies reprennent sporadiquement, de façon virtuelle, depuis avril, les examens n’ont toujours pas repris. Lauren Sankey, une porte-parole d’IRCC, reconnait que la sécurisation des examens est la pierre d’achoppement principale. « Le ministère envisage des options pour la reprise de ses services, ce qui pourrait comprendre la tenue d’examens pour la citoyenneté en ligne, » précise Mme Sankey. « Un aspect important des examens en ligne est la vérification de l’identité des demandeurs, laquelle est essentielle pour assurer l’intégrité du programme. » Elle ajoute que certains bureaux d’IRCC, à Montréal, Vancouver, Calgary, Edmonton, Hamilton, Niagara Falls et Etobicoke, ont recommencé à offrir des services en personne depuis le 21 septembre, ce qui pourrait permettre à un nombre limité de personnes de passer leur examen de citoyenneté dans un futur proche.

Le ministère québécois de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration (MIFI) a, pour sa part, maintenu ses sessions Objectif Intégration, grâce à laquelle il est possible de valider le test de valeurs nécessaire à l’immigration dans la province. Le MIFI requiert toujours que les séances aient lieu en présence physique de tous les participants, mais il s'essaie également à un portage des séances de façon virtuelle. Sur le même modèle, IRCC a également annoncé son intention de lancer un projet pilote de test de citoyenneté en ligne.

Mais, pour Stacy Chriswell, professeure d’anglais de formation, c’est déjà trop peu, trop tard. 

« J’évalue des examens de langue pour des étudiants en Corée du Sud. Là-bas, les centres d’examen ont rouvert, avec une capacité limitée, en mai ou juin. En plus, ici, les écoles sont ouvertes et on me demande d’enseigner [en personne] à des enfants. »  Elle dit ne pas comprendre pourquoi, si les écoles sont ouvertes, les examens de citoyenneté ne peuvent pas aller de l’avant. « Ce sont des adultes qui passent l’examen [de citoyenneté], ils sont quand même capables de respecter la distanciation plus facilement que des enfants. » 

Des résidents permanents sur la sellette 

Nadia Barrou, avocate spécialisée en immigration, précise que les résidents permanents jouissent de la plupart des mêmes droits que les citoyens. Par exemple, ils peuvent quitter le pays et revenir, ou quitter un emploi et en accepter un autre, sans mettre leur statut en danger. « La citoyenneté facilite la vie des gens, mais ce n’est pas aussi vital que l’accès à la résidence permanente, ou les renouvellements des permis de travail desquels les gens dépendent pour l’assurance maladie ». Selon Me Barrou, le gouvernement « met le paquet pour résoudre la situation », mais au fur et à mesure que le traitement des demandes recommence, les permis d’études ou de travail et les demandes de résidence permanente seront sans doute traitées en priorité. 

Elle reconnait toutefois que les personnes en attente de citoyenneté sont confrontées à plusieurs inconvénients. Par exemple, elles ne peuvent pas voter, demander un passeport canadien ou postuler à certains emplois. 

Mais, dans le contexte des restrictions aux frontières occasionnées par la pandémie, d’autres facteurs bien plus urgents sont susceptibles de se présenter, liés par exemple à la capacité de voyager, ou encore le simple maintien d’un statut légal au pays. Des situations vécues avec d’autant plus violence que les personnes concernées, des immigrants permanents et souvent de longue date, n’y étaient pas préparées. Les délais de traitement de renouvellement de carte de résidence permanente, nécessaire pour rentrer au pays après un voyage, ont aussi explosé. « Je n’ai pas demandé le renouvellement de ma carte de résidente permanente [en été], parce que je croyais que j’étais sur le point d’avoir la citoyenneté » se désole Karicia Sosa, originaire du Mexique. « Si quelque chose arrivait à ma famille au Mexique, je pourrais y aller, mais je ne pourrais pas revenir au Canada. »

Pour M. Asad, le fait de ne pas savoir quand il aura sa citoyenneté pèse lourd. Il a écrit au bureau du Premier ministre Justin Trudeau. Sa lettre, transférée à IRCC, n’a pas reçu de réponse. Pour lui, la résidence permanente, « c’est comme un visa à long terme. »

Normalement, un résident permanent ne perd pas son statut que s’il commet un crime grave ou quitte le pays pendant plus de trois ans sur cinq. M. Asad est un petit entrepreneur qui n’a pas l’intention de quitter Montréal. Mais il confie qu’il ne pourra pas dormir tranquillement avant de pouvoir dire haut et fort qu’il est canadien. « J’ai l’impression que tout peut arriver, que nous pouvons perdre notre statut du jour au lendemain et être forcés de quitter le territoire, parce que nous ne sommes pas encore canadiens. C’est un gros souci pour quiconque qui a fui son pays pour trouver la sécurité. Nous comprenons que c’est une question d’octroi de citoyenneté, pas de droit à la citoyenneté. Mais c’est tout de même inacceptable de nous laisser dans les limbes de cette manière. »

Des questions sans réponses

Claire Launay, Française d’origine, est résidente permanente et travaille dans le milieu associatif. Elle s'investit depuis un an pour les droits des travailleurs temporaires au sein du groupe Le Québec, C’est Nous Aussi. Elle aussi est sans nouvelles de sa demande de citoyenneté, déposée en septembre 2020. « J’ai envoyé mon dossier par lettre recommandée, et c’est la seule [indication] en ma possession : qu’il est arrivé à destination. Postes Canada me donne pas plus d’information qu’IRCC. »

« Je me dis que ça prendra le temps que ça prendra, étant donné que tous les délais ont explosé depuis le début de la pandémie », relativise-t-elle. Elle reconnait que sa situation est loin d’être aussi précaire que celle de ses amis qui attendent la résidence permanente ou le renouvellement d’un permis de travail expiré. Mais son trouble et son manque de visibilité sont réels.

Quand Claire Launay a appris, début novembre, que le Canada comptait accueillir 1,2 million de nouveaux résidents permanents d’ici 2023, elle est restée dubitative. « Vu les difficultés rencontrées pour traiter le nombre actuel de dossiers, je vois difficilement comment ils pourront traiter des dossiers additionnels. » Elle s’inquiète du message que les délais sans fin envoient aux expatriés de longue date qui, comme elle, sont canadiens de cœur.

Auteur : Ruby Pratka
Journaliste indépendante basée à Montréal, elle est particulièrement interpellée par les histoires d’immigration, d’intégration et d’inclusion. Elle a ainsi enseigné l’anglais en Russie et en France, travaillé comme recherchiste à CBC Québec, en communication pour SOS Méditerranée en Sicile et Cuso International au Bénin, et fait du bénévolat dans un camp de réfugiés en Grèce.
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