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L’épineuse question des travailleurs temporaires retenus à l’étranger

Publié le 13 mai 2020
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Les premières mesures de protection du gouvernement fédéral canadien face à l’apparition l’épidémie de Covid-19 ont particulièrement impacté les résidents temporaires. Devant les incertitudes posées par le virus, les réponses ont été marquées des sceaux de la confusion et de l'incohérence. Comment les personnes empêchées de rentrer chez elles ont-elles vécu l’imbroglio initial ? Quelle a été leur réaction ? Et quelles sont les questions qui entourent ceux qui, deux mois plus tard, n’ont toujours pas pu rentrer au Québec ?

Le 16 mars 2020, en pleine période de relâche, Justin Trudeau annonce la fermeture des frontières canadiennes à toute personne autre les citoyens et résidents permanents du Canada, ainsi que les ressortissants américains. Les autres résidents, les étudiants et les travailleurs temporaires n’ont dans un premier temps pas été cités, ce qui n’a pas manqué d’affoler tous ceux qui étaient à l’étranger pour les congés ou le travail.

Deux jours plus tard, c’est le soulagement. Bill Blair, Ministre fédéral de la Sécurité publique et de la Protection civile, annonce, lors d’un point presse, que les résidents temporaires bloqués à l’étranger vont pouvoir rentrer chez eux. Mais la nouvelle tarde, elle aussi, à faire son chemin. Ni les compagnies aériennes ni les agents d’immigration ne semblent au fait de cette annonce. Les cabinets d’avocats spécialisés comme les personnes concernées prennent cependant le gouvernement au mot. Seulement, l’ouverture des frontières aux étudiants et aux travailleurs ne sera « officiellement » effective sur le terrain qu’une semaine plus tard, autour du 25 mars.

« J’étais dans une espèce de paradoxe. À l’aéroport de Mexico le 19 mars, on m’a dit de me mettre à l’abri, de fuir dans mon pays de nationalité, mais que je ne pouvais pas rentrer chez moi [à Montréal] », raconte Anaïs avec agitation tant elle s’est sentie exposée au virus durant son périple. Pour pouvoir revenir au Québec, elle a dû rentrer en France, se confiner dans un hôtel pendant 6 jours jusqu’à ce qu’elle obtienne une dérogation du Canada.

Confusion

Dès le 18 mars, les vols commencent à se faire rares et la pression monte en même temps que le prix des billets pour arriver à rejoindre son foyer. Ainsi, pour avoir une chance de rentrer, beaucoup se sont précipités pour tenter d’échanger leur billet de retour initial, voire racheter de nouveaux billets à des tarifs stratosphériques, bien loin de toutes les bourses — souvent en vain. En l’absence de directives claires, on leur interdisait tout simplement d’embarquer dans les avions pour Montréal ou de sortir de l’aéroport.

« Les vols s’arrêtaient le 25 mars. J’ai pleuré, j’ai supplié des dizaines de personnes », raconte Madeleine, qui était en Islande avec son conjoint pour les vacances. Ils ont fini par rentrer le 24, grâce à l’intervention de l’Ambassade de France à Ottawa et d’un avocat, qu’ils ont dû, naturellement, payer.

Pour Nadia Barrou, avocate spécialisée sur les questions d’immigration, la confusion est logique. « Les restrictions évoluent tout le temps ! », affirme-t-elle pour justifier que cela peut être difficile à suivre, même pour les avocats spécialisés. « Pour les agents d’immigration sur le terrain et les douaniers, c’est pareil ! L’un peut avoir lu les directives la veille, mais avoir manqué les nouvelles du jour », explique-t-elle. De fait, entre le 18 mars et le 25 mars, le passage aux douanes s’est transformé en lancer de dés. Même autorisé à monter à bord d’un avion, et alors qu’il revenait aux compagnies de vérifier au départ que les conditions de voyages étaient remplies, le résident temporaire n’avait aucune garantie que l’agent des douanes le laisserait entrer sur le territoire et rentrer chez lui.

Panique et incohérences

C’est ainsi que, durant cette interminable semaine de flou administratif, certains ont réussi à passer entre les mailles du filet. C’est le cas de Laura, qui estime avoir réussi « avec du culot et de la chance » : alors en vacances en Guadeloupe, elle a embarqué à la hâte à destination du Canada. Elle et sa conjointe sont arrivées le 20 mars à Toronto face à un agent d’immigration incrédule. Il les sermonne, leur rappelle qu’elles ne devraient pas être là, mais qu’il ne peut les refuser, puisque leurs documents d’immigration sont valides. Mais tous n’ont pas leur chance.

Nombreux sont ceux qui ont tout tenté pour rentrer : embauche d’un avocat, appels incessants aux consulats ou aux compagnies aériennes, mais aussi mobilisation citoyenne, à l’instar de Julia. « J’ai créé une pétition pour que le gouvernement fédéral laisse les résidents temporaires rentrer chez eux » explique la jeune femme, en visite chez son père sur l’île de La Réunion. Sa pétition a été signée par 2 786 personnes.

Risque

Installée à Montréal avec son mari, Julia possède un visa de travail fermé et attend sa résidence permanente. Encore en arrêt maladie, elle a fini par choisir la sécurité et le calme en se confinant avec son père, à La Réunion.

Elle aurait pu, comme d’autres, rentrer chez elle, mais en courant le risque de se contaminer elle-même ou sa famille. « Ce n’est plus juste une question de transports, j’avais peur du virus et du fait que les Français semblaient peu sensibilisés. Si ma mère était tombée malade, je m’en serais toujours voulu », raconte-t-elle avec fébrilité.

Anaïs abonde dans ce sens, à son arrivée dans un hôtel parisien, entre le Mexique et le Québec : « Je me sentais exposée, j’ai fait deux avions et trois aéroports sans trop de mesures de sécurité, alors je me suis terrée comme un animal. J’avais besoin de me sentir en sécurité ».

Main-d’œuvre et citoyens de seconde zone

« Je comprends que le gouvernement canadien ait réagi aussi drastiquement pour protéger sa population, mais je me sens moins accueillie qu’avant. Avec la crise, on voit bien que les priorités changent », explique amèrement Madeleine, et avec eux les comportements. Un sentiment d’injustice partagé par tous ceux qui ont été lésés par la fermeture des frontières, et leur chaotique réouverture aux temporaires. À commencer par tous ceux qui ont vu leur admission ajournée, leur passeport confisqué, sommés de se représenter aux douanes pour connaître leur sort, après une inexplicable quarantaine, encore volontaire à l’époque, passée chez eux — quand ils ne se faisaient pas tout simplement refuser l’entrée sur le territoire. À contexte extraordinaire, mesures extraordinaires, certes, mais qui ne sauraient justifier le traitement réservé à des femmes, des hommes et des familles souvent installés au Québec depuis des années, soudain accusés de venir « se cacher au Québec de la Covid ».

Pour Julia, le sentiment de rejet est le même. Si elle est tout aussi inquiète pour la pandémie, elle se sentait comme une citoyenne au Québec et n’imaginait pas qu’elle ne pourrait pas rentrer. « Ça m’a fait réaliser à quel point on est juste de la main-d’œuvre, des citoyens de seconde zone. Je me questionne sur ma place au Québec. Je travaille beaucoup, je me donne pour ce pays, mais qu’est-ce que j’ai en retour ? »

Comment se passe la vie confinée quand on ne peut pas rentrer ?

Au-delà de l’impression d’impuissance et de rejet, vivre enfermé loin de son foyer est une expérience éprouvante. Dans les pays où le confinement est strict, l’isolement social s’ajoute à l’éloignement des repères, au mal du pays et à l’isolation. « J’aurais préféré être au Québec, c’est chez moi », regrette Anaïs, qui s’était confinée 6 jours à Paris.

Non seulement loin de leur vie professionnelle et quotidienne, de leur appartement, de leurs amis, les personnes bloquées sont loin de leur couverture des soins de santé. En temps de pandémie, les bénéficiaires de l’assurance maladie craignent de faire face à des frais médicaux élevés, qu’il leur faudra avancer — y compris, ironiquement, dans leur propre pays d’origine. « Cela fait trois ans que je paie mes impôts au Québec, que je bénéficie de la RAMQ », s’indigne Madeleine, qui était coincée en Islande.

« Toutes les activités que je peux avoir chez moi ne sont pas là. Ça me pousse à appeler mes proches au Québec et ailleurs, ce que je n’ai jamais fait », raconte Julia. Actuellement en congé maladie, la jeune femme n’a pas de revenu et doit occuper son temps autrement.

Au-delà des personnes mises à pied et de celles qui ne peuvent exercer leur métier qu’en présentiel, beaucoup se sont en effet retrouvés piégés pendant leurs congés, sans accès aux outils qui leur permettraient de travailler à distance.

Mais l’employeur peut parfois permettre de résoudre une situation. « Mes employeurs étaient au courant de tout, ma patronne a essayé de m’aider avec le conseil d’un avocat », explique Madeleine à propos de sa période de blocage en Islande.

Depuis la fébrilité de la fin mars, le gouvernement fédéral a autorisé les résidents temporaires à rentrer au Canada. Mais dans quelle mesure ont-ils été en capacité de le faire ? Dans quelle mesure le pourront-ils, le jour où les mesures de déconfinement et de voyage le permettront ? Et surtout, dans quelle mesure accepteront-ils de le faire, alors que certains ont tout perdu au Québec et n’auront eu d’autre choix que de retourner dans leur pays d’origine pour y démarrer une nouvelle vie ?

Les prénoms des personnes interrogées ont été changés, à leur demande, NDLR.

Auteur : Marine Caleb
Journaliste indépendante, Marine est aussi cofondatrice du podcast Voix libres, de la Revue L’Esprit libre. Son parcours l’a amenée à travailler en France, au Liban, mais aussi en Israël/Palestine. Passionnée par l’Afrique, le Moyen-Orient et par les questions liées aux migrations et aux minorités.
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