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Le Hirak vu par les Algériens du Québec

Publié le 02 septembre 2020
manifestation Algérie Montréal Hirak 2019

L’identité des Algériens du Québec est indissociable du contexte sociopolitique de leur pays. Les raisons qui les ont poussés à quitter l’Algérie sont, pour nombre d'entre eux, celles dénoncées depuis février 2019 par le « Mouvement », Hirak en arabe. Pour eux, il y a un avant et un après-Hirak. 

Dès les premiers instants, les émotions se sont bousculées. Et cela ne s’est pas arrêté depuis. Euphorie et frénésie. Les yeux rivés sur les écrans pour suivre les nouvelles (informelles toujours, notamment à cause de la censure), écrire aux proches, participer à distance. C’est ainsi que les Algériens de Montréal ont vécu le Hirak, le mouvement de protestation qui rythme leur pays deux fois par semaine depuis plus d’un an.

Le Hirak, c’est l’exaspération du peuple algérien contre les années de corruption, la crise économique, les problèmes d’éducation ou encore la place de la religion et des femmes dans la société. C’est encore marqués par la guerre d’Algérie et la violente décennie noire des années 90 que les Algériens ont entamé une révolution pacifique et globale.

Le 10 février 2019, le président Bouteflika annonçait qu’il se présentait à un cinquième mandat. C’était la goutte de trop, le peuple a appelé à descendre dans la rue. « On a vécu cela comme une humiliation », explique Akram, étudiant en communication à l’UQAM ayant immigré avec sa famille en 2014.

Les manifestations ont commencé le 16 février 2019 à Alger et s’intensifiaient le 22 du même mois, pour atteindre leur apogée le 8 mars. Près de 5 millions d’Algériens descendent dans la rue, partout au pays. La diaspora a naturellement suivi. À Montréal, des milliers d’Algériens se sont joints au mouvement dès le 24 février 2019.

Célébrer à distance

« Ce qu’on attendait tant arrivait, mais on n’était pas là. On s’est énormément sentis coupables, mais on a fait ce qu’on a pu », regrette Akram. Ce mouvement a créé au sein de la diaspora montréalaise le besoin vif de se retrouver, de créer un sentiment d’Algérie à 6 000 kilomètres du pays.

« Tout le monde était super excité, on appelait les amis partout dans le monde et en Algérie. On était fiers », raconte Akram. À défaut d’être sur place, les Algériens de Montréal voulaient se sentir comme chez eux. « J’ai ressenti le besoin d’être avec des Algériens. Il fallait que je parle de ça », raconte Bouchera, étudiante en psychologie et employée au Conseil canadien pour les réfugiés.

Alors en Belgique pour un échange universitaire, la jeune femme a pris l’avion pour l’Algérie une semaine après le début du mouvement. Quant aux autres personnes interrogées, Akram, Islem, Ali et Mohamed, ils sont tous éventuellement allés manifester dans leur pays natal, pour la première fois de leur vie : les manifestations étaient interdites de facto depuis 2001.

Le temps d’agir

Après l’euphorie, l’engagement. « On veut aider ici aussi. Quand tu quittes ton pays, tu es toujours dans un équilibre entre deux mondes, et tu essaies d’aider comme tu peux », résume Mohamed, employé au Forum Jeunesse de Saint-Michel et arrivé au Québec en 2008 après avoir vécu en France. Comme d’ordinaire en Algérie, les actions du Hirak montréalais ont été majoritairement informelles, au risque d’en décevoir certains qui auraient espéré que le mouvement s’organise pour obtenir des résultats concrets.

La page Facebook des Algériens de Montréal n’a jamais été autant utilisée. Le Hirak a ainsi permis de propulser des projets de théâtre, ainsi que le travail de l’orchestre chaâbi de Montréal. Des cafés politiques se sont également organisés pour que chacun puisse s’exprimer.

Pendant le confinement, cette solidarité s’est accrue pour aider ceux dans le besoin, comme les étudiants à Montréal ou les proches en Algérie. « Avec mes parents, on essaie de donner de la nourriture et dès que quelqu’un a besoin de quelque chose, on se mobilise », explique Akram.

Partie prenante du mouvement, la diaspora a notamment joué un grand rôle dans la lutte pour la libération des prisonniers d’opinion. Dimanche 25 août 2019, les Algériens du Québec organisaient un rassemblement pour rédiger une cinquantaine de lettres à envoyer aux détenus en Algérie. Le 23 mai 2020, un concert international a eu lieu virtuellement pour célébrer l’Aïd-el-Fitr et soutenir les Algériens encore enfermés pour leurs opinions. Le groupe de musique algéro-québécois Labess était parmi les présents.

Une fierté renforcée

« Les Algériens sont connus pour être fiers, maintenant on comprend pourquoi », déclare Ali, étudiant et musicien engagé dans le milieu communautaire, en référence au caractère pacifique du mouvement, mais aussi à son ampleur et à ses succès. Le Hirak a soudé la population, réuni les classes sociales et créé un vent de solidarité.

En effet, pour les Algériens interrogés, il y a vraisemblablement un avant et un après-Hirak. Le Hirak a renforcé le sentiment d’appartenance de ceux qui ont émigré, de même que leur désir de revendiquer leur identité et leur histoire.

« Avec le Hirak, on a réalisé qu’on pouvait être Algériens et vivre à Montréal », s’enthousiasme Bouchera. Grâce au mouvement, ses deux identités n’apparaissent plus comme antinomiques.



Les femmes et le Hirak

Le mouvement a réuni toutes les générations, les hommes comme les femmes, les ouvriers comme les cadres. « Tout le monde a galéré. Les problèmes nous touchent tous », résume Islem.

Les femmes ont, grâce au Hirak, retrouvé une parole dans l’espace public. Elles peuvent désormais retrouver leur liberté, reprendre possession de leurs droits. « L’Algérie se vit différemment quand on est une femme. Ton rapport au corps, à la parole, aux idées, aux préoccupations et à l’espace n’est pas le même », affirme Bouchera. 

« La femme n’a pas sa place dans le Hirak, elle est le Hirak. C’est une phrase de ma sœur que j’aime beaucoup », raconte Islem. La journée de la femme du 8 mars 2019 a justement coïncidé avec une marche qui a réuni plus d’un million de personnes en Algérie, dont une plus forte proportion de femmes.

« Je marchais dans ces mêmes couloirs où il avait fallu se faire discrète auparavant. En tant que femme, être dans la rue impliquait forcément des réflexions et un malaise, car ta place n’était pas là », relate Bouchera.



Exil et perte de repères

Car avec l’immigration vient la perte de repères. Pour Ali, c’était comme si ses « cordes étaient désaccordées ». Lui comme Bouchera ont dû faire face à l’instabilité de l’intégration ainsi qu’à celle de l’adolescence. Malgré leurs parcours différents, ils sont tous les deux arrivés au Québec alors qu’ils étaient très jeunes. Lui suivait ses parents et elle décidait à 16 ans de rejoindre son père. Tous les deux dans l’idée que le Canada leur promettait un avenir meilleur.

L’adaptation à une nouvelle société d’accueil est propre à chacun. Pour certains, le déracinement peut être plus douloureux. « Je me suis senti comme une plante dont on a changé le terreau » compare Ali. Arrivé à l’âge de 12 ans, il aura fallu quatre ans à Ali pour s’adapter. « J’étais constamment en train de rechercher l’Algérie autour de moi. Tu cherches à parler, manger, aimer et rire comme tu le faisais avant », raconte-t-il.

Pour d’autres, l’intégration est moins une perte d’identité qu’un choc culturel. Islem, lui, a été confronté à la perception de sa religion. Musulman pratiquant, le doctorant à l’Institut national de la recherche scientifique (INRS) a découvert qu’elle était un frein dans sa recherche d’appartement. Il a mis un mois à trouver une colocation qui accepte sa croyance.

Identités multiples

Au cœur de ces défis d’adaptation, le contexte historique algérien. Pour Bouchera et Ali, l’histoire coloniale et de l’Algérie et son appartenance aux pays du Sud auraient participé à la création d’un sentiment d’infériorité ou du moins de difficultés d’intégration.

« On vient du tiers-monde et on a toujours appris que ce qui est occidental est mieux. Ça forme le regard qu’on porte sur nous. », explique Ali. « L’Algérie fantasme l’Occident et l’Occident renvoie une image de l’Algérie. Et évoluer dans ces imaginaires en étant mal préparé ne peut que créer des conflits d’identité et des névroses », poursuit-il.

Ceux qui, comme Mohamed, ont déjà vécu ailleurs en Occident avant d’arriver à Montréal, ont vécu leur immigration plus facilement, ayant déjà eu à s’intégrer dans une culture différente de la sienne. « Je reste majoritairement algérien, mais je distingue deux choses : l’émotionnel reste algérien, avec la musique ou la nourriture, par exemple. Je ne le contrôle pas. Et pour ce qui est de la raison et du travail, je suis Français et Québécois », rit-il.

Même chose pour Akram qui se considère Canadien dans les valeurs, mais qui continue à se sentir chez lui à Alger et qui possède un groupe d’amis algériens au Québec. « On retrouve les mêmes repères, un humour propre que d’autres ne comprendraient pas », détaille-t-il.

Des ambassadeurs

« Il m’est arrivé de parler arabe au téléphone avec ma mère, croyante, alors que j’étais dans un bar ici », rit Bouchera pour souligner que sa vie est ponctuée de paradoxes. Des instants qu’elle et Ali refusent de voir comme des contradictions. Plutôt que de se percevoir comme moitié québécois, moitié algérien, Ali préfère se voir « entier, entier ».

Musicien engagé, Ali donne constamment vie à son côté algérien : par la musique traditionnelle chaâbi, par son engagement dans le milieu communautaire et son contact très fort avec la vie politique. « L’Algérie nous impose d’être des ambassadeurs au Canada », estime-t-il.

D’un autre côté, il n’en demeure pas moins québécois d’adoption, et quitter le Canada serait véritablement un autre déracinement. Ali et Bouchera se sont en effet rendu compte qu’ils ne parlaient plus tout à fait « le même langage » que leurs proches restés en Algérie : « on est québécois quand on rentre. On dit “chez nous” en parlant du Québec ».

« Nous ne sommes pas partis par choix » 

Pour d’autres, au-delà de la fierté et de l’attachement, le Hirak a aussi accentué l’envie de retourner vivre en Algérie. Pour certains comme Akram ou Islem, si le Hirak porte ses fruits et que les conditions socioéconomiques s’améliorent, ils retourneront au pays.

Les conditions de vie dénoncées par le mouvement sont en effet les raisons qui poussent régulièrement les Algériens à quitter leur terre natale pour des pays comme la France ou le Canada, par exemple. Ils espèrent retrouver des perspectives d’emploi, une égalité homme-femme, la fin du traditionalisme religieux, etc.

« Nous ne sommes pas partis par choix. Je n’ai jamais voulu quitter l’Algérie », regrette Islem, qui explique qu’il rêvait de faire sa thèse en Algérie, mais que le système de doctorat ne lui a pas donné sa chance.

Image : Wikimedia Commons

Auteur : Marine Caleb

Journaliste indépendante, Marine est aussi cofondatrice du podcast Voix libres, de la Revue L’Esprit libre. Son parcours l’a amenée à travailler en France, au Liban, mais aussi en Israël/Palestine. Passionnée par l’Afrique, le Moyen-Orient et par les questions liées aux migrations et aux minorités.

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