
L’équipe des Canadiens de Montréal a finalement été défaite par le Lightning de Tampa Bay en 5 rencontres, le 7 juillet 2021, au cours de sa première finale de la Coupe Stanley en 28 ans. Nous profitons de l’événement pour revenir sur plus d’un siècle d’histoire qui façonnent l’équipe mythique de la Ligue nationale de Hockey.
Le hockey, création canadienne et sport national, est à Montréal ce que le basket-ball est à New York : un loisir si populaire qu’il transcende les générations et envahit l’espace urbain, à commencer par les parcs et les lacs de la métropole, où s’entrechoquent chaque hiver les bâtons et rondelles du quartier. Mais le vrai visage du hockey montréalais réside dans son équipe des Canadiens, pour laquelle vibrent les habitants. Un culte parfois difficile à comprendre pour les nouveaux arrivants, si l’on considère les résultats en demi-teinte du club ces dernières années. C’est qu’au-delà du sport, l’histoire cette équipe est si intimement liée à l’histoire de sa ville qu’elle en devient un véritable miroir social et sociétal.
La prédominance d’une équipe francophone
Apparu vers la fin du XIXe siècle, le hockey n’a pas toujours été aussi populaire qu’aujourd’hui, particulièrement au Québec, où il était un sport et un loisir réservé aux plus riches, c’est-à-dire aux anglophones. À cette époque à Montréal, c’est l’équipe des Wanderers qui représente la ville dans les compétitions professionnelles. Au début du XXe siècle, les rivalités entre les anglophones et les francophones de la ville prennent de l’ampleur. Afin d’en tirer parti, John Ambrose O’Brien finance la création d’un club francophone. En 1911, il est spécifié dans les statuts du club que celui-ci doit être exclusivement composé de joueurs francophones. En 1925, le club acquiert même un droit de recrutement sur tous les Canadiens français du territoire.
L’équipe du Club Athlétique Canadien, alignée pour la saison 1912-1913
Le nom du club emprunte le patronyme du « Club Athlétique Canadien » jusqu’en 1916. Le nom « Canadiens » perdurera avec d’autres appellations, comme celle des « Habitants », dont est dérivé le fameux « Habs ». Même si les débuts sont difficiles, le club remporte en 1916 sa première Coupe Stanley, qui couronne le championnat nord-américain, la Ligue nationale de hockey (LNH/NHL en anglais). Pendant les premières années de Ligue nationale, beaucoup de joueurs se distinguent, comme George Vezina, le gardien et leader de l’équipe, qui donnera son nom au trophée récompensant le meilleur gardien de la saison.
Au cours des années suivantes, l’équipe s’ouvre. Elle est composée de joueurs venus d’Ontario, à l’image d’Howie Moretz, qui amène sa vitesse et sa technique sur le glaçon. En 1924, Montréal accueille une autre équipe en LNH, mais à destination des anglophones : les Maroons, bâties sur la base des Wanderers. Cela aura pour conséquence de raviver les rivalités, sur la glace autant que dans les travées. En 1927, un trophée est même remis à celle des deux équipes qui aura le meilleur bilan lors des confrontations de la saison, histoire d’ajouter du sel dans les duels. Cependant, la crise économique de 1929 vient perturber l’équilibre des forces. Une seule des deux équipes pourra continuer à exister. Ce sera celle des Canadiens, qui reprennent ainsi le flambeau montréalais à partir de 1938.
Patriotisme et objet politique
Évoluant dans le championnat nord-américain, les Canadiens de Montréal sont traditionnellement la seule équipe francophone de la Ligue — exception faite des Nordiques de Québec (1972-1995). Elle est ainsi bien plus qu’une simple équipe sportive : elle est le symbole de l’existence, de la résistance des Canadiens français non seulement au Québec, mais aussi sur le continent et, plus encore, de leur excellence face à l’hégémonie anglophone. De la manifestation patriotique à l’instrumentalisation politique d’un symbole si fort, il n’y a qu’un pas.
Henry, gardien des Boston Bruins, salue Richard après avoir encaissé le plus beau but qu’il ait jamais vu.
Durant la Seconde Guerre mondiale, l’un des joueurs prend une place particulière dans l’équipe : Maurice Richard. Arrivé en 1943, ce natif du quartier de Bordeaux, à Montréal, est l’un des joueurs les plus emblématiques du club et de la ligue. En effet, l’entraîneur de l’époque, Dick Irvin, insuffle à ses joueurs une rage de vaincre qu’il fonde sur les rivalités entre son équipe francophone et ses adversaires anglophones. L’équipe joue physique, mais gagne, au point de dominer la Ligue durant quelques années. Lors de la saison 1944-1945, Maurice « Rocket » Richard réalise l’exploit de marquer 50 buts en 50 matchs.
L’agressivité de l’équipe, et notamment de Richard, entraîne un événement marquant non seulement pour le club, mais aussi pour la ville de Montréal. Le 13 mars 1955, après avoir été malmené une bonne partie du match, Maurice Richard se bat sur la glace avec un joueur des Bruins de Boston, mais aussi avec un arbitre. Le président de la Ligue, Clarence Campbell, prend alors la décision de le suspendre pour le reste de la saison régulière ainsi que des séries, coupant court les prétentions de l’équipe au titre. Cette décision est vécue comme une injustice par une partie des partisans du tricolore, dont beaucoup arguent qu’elle est motivée par les origines du joueur canadien-français dans une ligue anglophone. Le 17 mars, une émeute éclate à Montréal, que l’on nommera par la suite « Émeute Richard ».
Richard à Radio-Canada pour calmer la foule à Montréal, 17 mars 1955.
L’agitation est telle que Maurice Richard est tenu de se rendre à la radio pour appeler les habitants au calme. Une « victime » francophone, soutenue par le peuple face à un « oppresseur » anglophone : il n’en faudra pas plus pour que la mémoire collective et beaucoup d’historiens perçoivent ces manifestations, pourtant d’abord sportives et très montréalaises, toutes origines confondues, comme un phénomène annonciateur de la Révolution tranquille que vivra le Québec au début des années 60.
À ce jour, l’équipe la plus titrée de la Ligue
Comme pour se racheter de sa conduite, Maurice Richard aidera le club à remettre la main sur la Coupe Stanley. Il y a toujours des francophones dans l’équipe avec Jean Béliveau, Henri Richard ou encore Jacques Plante dans les buts. Ce dernier est connu pour être le premier cerbère à mettre de façon permanente un casque pendant les parties. Le triomphe en 1956 lance une série de 5 victoires consécutives sous les ordres d’Hector Blake, capitaine victorieux pendant la guerre. La « Dynastie » des Canadiens est en marche. Le club va accumuler les succès et va construire sa légende. Ainsi, entre 1956 et 1979, ce ne sont pas moins de 15 trophées qui vont venir enrichir leur armoire à récompenses.
Depuis le début des années 1980, le club a plus de difficulté à remporter des titres, notamment à cause de l’augmentation du nombre d’équipes dans la Ligue. Mais cela ne l’empêche pas d’être encore la plus titrée de ce sport et de tenir encore de nombreux records dans les livres d’histoire.
Surtout, contre vents et marées, l’équipe de hockey, toujours en activité et sans interruption, la plus ancienne du monde est un sujet de discussion toujours aussi intarissable. Outre les chandails et les tuques, les médias sportifs parlent quasi quotidiennement du club, que ce soit à propos du sportif ou des coulisses, au détriment des équipes évoluant dans d’autres disciplines. Une défaite des Canadiens sera toujours plus intéressante qu’une victoire de l’Impact, l’équipe montréalaise de soccer, fondée en 1993. La rançon de plus d’un siècle d’histoire, dont 40 années durant lesquelles la franchise de hockey était la seule équipe sportive montréalaise à évoluer à haut niveau. Même si elle ne gagne plus depuis quelques années, elle reste une valeur sûre et un passage obligé pour tous les Montréalais, de souche et d’adoption.
Article publié le 28 février 2019.