
Avant d’immigrer au Québec, Baharan Baniahmadi avait une carrière en Iran. Elle était actrice, écrivaine, dramaturge. Mais, en 2017, il lui faut choisir. Continuer à prétendre être quelqu’un d’autre ou ne plus transiger avec ses valeurs. C’est cette dernière voie qui la conduit au Québec. Cinq ans plus tard, Baharan a réussi à se faire sa place ici, celle d’une artiste engagée.
En 2004, Baharan a 20 ans et des envies d’aventure. C’est pour cette raison qu’elle a déposé un dossier d’immigration pour le Canada. « On m’a prévenue que l’attente allait être longue, alors j’ai immigré en France pour la langue française. Je ne connaissais pas plus de 2-3 mots », explique-t-elle en souriant. Si elle étudie la philosophie, ce qui l’anime depuis longtemps c’est l’art. Elle perfectionne son théâtre en travaillant avec Ariane Mnouchkine, Fabrice Nicot, et revient en Iran par la force des choses, au chevet de sa mère malade. Dans son pays, sa carrière se construit. Actrice, elle tourne pour la télévision, le cinéma, écrit une pièce de théâtre… En 2013, surprise, son visa l’attend à Montréal, mais, de son côté, sa carrière est déjà lancée. « Je suis juste allée le chercher avant de retourner en Iran ». À l’époque, il n’est plus question de partir.
Quatre ans plus tard, Baharan peine à trouver son souffle et sa voix dans un pays qui s’assombrit chaque jour un peu plus. « Je ne voulais pas transiger sur mes valeurs, quitte à ne plus faire ma carrière. Mais je ne voulais pas me perdre. C’est ainsi que je suis arrivée au Québec, le 30 décembre 2017. »
L’immigration, une nouvelle respiration
Quand la jeune femme au regard noir profond pose le pied à Montréal, elle n’ose pas respirer à la descente d’avion et guette un taxi près des portes automatiques pour sortir au dernier moment. « Mon frère m’avait dit avant de partir qu’il faisait tellement froid au Québec, que j’allais peut-être mourir si je respirais et que mes poumons allaient geler. » Elle sourit encore de sa naïveté en se souvenant de l’éclat de rire du chauffeur de taxi syrien qui l’a rassurée.
L’immigration, elle en connaît déjà le processus, et les erreurs. Quand elle était en France, la majorité de ses amis étaient iraniens, « résultat j’étais nulle en français » confie-t-elle. Aujourd’hui, son conseil serait différent pour tout nouvel arrivant. « C’est une bonne chose de prendre un peu d’aide au départ dans sa communauté d’origine, mais ensuite mieux vaut couper la relation, le temps de trouver sa place dans la société d’adoption. Une fois que c’est accompli, alors on peut retourner vers sa communauté et prendre les mains de ceux qui en ont besoin ».
Les premiers temps, elle qui a toujours le sourire aux lèvres oscille pourtant entre désespoir et espoir. « Quand ça n’allait pas bien je me disais : “je dois rester contente, au moins je suis en accord avec mes valeurs, peu importe le travail que je vais exercer demain”. Quand j’avais de l’espoir, mon discours était autre, je voulais récupérer la place d’artiste que j’avais chez moi, en Iran ».
Un an après son arrivée, l’espoir l’emporte déjà. Baharan est une battante. « J’ai fait tout ce que je pouvais, et frappé à toutes les portes pour retrouver ma place d’artiste ». En 2019, elle est finaliste aux Auditions de la diversité, un programme qui accompagne des comédiens professionnels immigrants, autochtones ou s’identifiant aux minorités visibles. « Je présentais un texte en me mesurant à des gens francophones ou anglophones. J’étais la seule à être ni l’un ni l’autre. Je suis fière de ça ! ». Une fierté d’autant plus grande que l’apprentissage du français se révèle le plus grand des défis pour l’artiste.
Le défi de la langue
Au début, la sonorité québécoise, Baharan ne s’y fait pas. « J’en pleurais, se souvient-elle. Ce qui me sauvait à Montréal, c’était de parler anglais, je me débrouillais avec une sorte de “franglais” ». Hasard de l’existence, en 2019, Baharan rencontre celui qui deviendra son mari, il parle un français excellent. Cela devient la langue commune, sans concession. « Il me corrige tout le temps et c’est grâce à lui que je vois mes fautes et ma progression, parce que les Québécois et les Français sont tellement gentils ou polis que personne n’ose me corriger », explique-t-elle en riant.
Elle est particulièrement sensible à l’initiative du Québec d’offrir sous certaines conditions une aide financière aux immigrants pour qu’ils apprennent le français. « C’est très intelligent, car quand tu parles la langue des autres, tu n’as plus peur, tu n’as plus d’ennemis et ça, c’est une alliance qui nous réunit. »
Le français comme l’anglais lui laissent un goût de liberté dans la bouche. « En farsi, je n’utilise jamais de gros mots parce que j’ai intégré le contrôle parental de mon enfance. Mais ici, je n’ai pas ce jugement par rapport aux mots. »
Pour défier plus encore sa maîtrise de la langue et prouver son intégration, Baharan fait sauter les barrières. Elle travaille sur un futur roman, en français « La conjugation du verbe françER ». L’histoire raconte Baharan, une immigrante venue du Moyen-Orient avec ses défis d’apprentissage du français et sa lutte pour appartenir au Québec.
Un sujet qu’elle connaît bien. Pour ce projet, elle fait partie des cinq lauréats de la 8e édition des Mécènes investis pour les arts, bénéficiant ainsi d’une bourse.
Son objectif d’écrivaine ne tarit pas, « malgré le fait que je ne parle pas parfaitement, je veux faire entendre ma voix, donner du courage aux femmes d’oser et de suivre leurs rêves ».
Diversité et engagement
L’engagement de Baharan en tant qu’artiste est inhérent à son identité. « Je suis née en 1984, en pleine guerre Iran-Irak, et même si j’ai grandi dans une famille éduquée et ouverte, la société autour de moi était difficile. Chaque jour, j’ai en mémoire le traumatisme de la guerre, les restrictions et la condition de la femme au Moyen-Orient. »
En mai 2022, son premier roman publié en anglais, Prophetess, soulève, derrière une trame de réalisme magique, une interrogation forte sur les traumatismes et les droits des femmes.
Elle confie : « Toute ma famille est restée en Iran. Chaque jour, je m’inquiète pour eux. La seule chose que je peux faire en tant qu’Iranienne, Canadienne, Québécoise, c’est de faire mon meilleur pour être la voix de femmes iraniennes, afghanes, et des citoyennes qui n’ont pas de voix ».
C’est aussi pour éclairer ceux qui sont dans l’ombre, que l’artiste a fondé avec d’autres acolytes L’Agence On est là !, qui vise à favoriser le rayonnement de la diversité des artistes et artisans dans les productions québécoises et canadiennes.
Avec son mari, Baharan multiplie les projets qui les ancrent solidement en terre québécoise, en témoigne la deuxième édition de leur Festival Terreferme, qui s’est tenu les 25 et 26 septembre 2022 à Godmanchester, visant à promouvoir la diversité culturelle dans le milieu urbain et agricole. Il faut dire que la famille va s’agrandir sous peu. « Je vais choisir à mon enfant un prénom perse, confie Baharan, parce que c’est une partie de mon identité, mais il va grandir avec les valeurs québécoises de liberté et de transparence. » En disant ces mots, elle respire.