
Cela fait déjà 12 ans qu’il est là. À seulement 36 ans, Florian Brucker, Français d’origine, a passé un tiers de sa vie au Québec et endossé de multiples casquettes : réalisateur, comédien, animateur, papa… Désormais, il est aussi humoriste, passé par la prestigieuse École nationale de l’humour. Au départ, le Québec, il n’en avait pas rêvé. Mais le hasard de la vie (et une certaine dose de courage) l’y auront mené jusqu’à aujourd’hui.
De l’humour, il lui en a fallu dès le départ. En 2009, Florian a 25 ans, il passe ses vacances au Canada et rencontre une Québécoise. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais la vie lui joue une farce, et le voilà futur papa. « Ça a prolongé beaucoup les vacances », résume-t-il en souriant. Il assume, revient avec un Permis Vacances-Travail et s’installe au Québec en travaillant à son compte comme réalisateur.
Une implantation durable
« Moi qui étais très “chien fou” j’ai dû me responsabiliser très vite. En rentrant par la porte familiale je ne me suis pas intégré au Québec, j’ai été implanté directement ».
À peine le temps de s’extasier sur les premières neiges que le jeune papa a bien d’autres choses à penser et à gérer que d’éventuelles questions sur la différence culturelle. « Il faut dire aussi qu’il est très facile de s’installer dans la société québécoise surtout quand on est français ou francophone. Il y a une bienséance dans les rapports entre les gens, un respect mutuel. » Pour Florian, l’enracinement se fait en formation accélérée : « Au début, j’ai étudié l’Histoire, les films, l’image, j’ai abordé le Québec par le côté culturel, et puis j’ai voyagé. Le côté pratique je l’expérimentais au quotidien ». Quand le couple se sépare, son fils est un petit bout de France à cultiver. « Sachant qu’il n’allait pas connaître ce pays tout de suite, j’ai plus insisté sur la culture française, je lui ai lu La Fontaine, lui ai parlé de ce qui m’était cher », témoigne celui qui est en manque « d’art de vivre à la Française ». Il cite : « Le fait de débattre, s’engueuler un peu, manger en restant à table pendant 3 heures… Comme le dit l’expression, on peut sortir un Français de la France, mais on ne sort pas la France du Français ».
Pourtant, pas question de se laisser aller à la nostalgie, après 12 ans passés ici, Florian s’est fait des amis québécois, d’autres amours, « je suis très intégré et épanoui, en fait je suis un Français d’origine québécoise », lance-t-il dans un éclat de rire.
L’humour justement, c’est quelque chose qu’il a en lui et qu’il a toujours voulu faire. « Si j’étais resté en France, je n’aurais jamais pu être humoriste », témoigne cet ancien intermittent du spectacle.
Se réaliser dans l’humour
« Ici, j’ai commencé à faire du théâtre amateur. Tous les ans, on faisait une pièce, mais aussi des petits sketches, ça m’a un peu orienté », se souvient-il.
Un jour, il saute le pas. L’histoire démarre par un contrat vidéo qui le mène en Antarctique pendant un mois avec des scientifiques du monde entier sur un bateau russe. De retour à Montréal, il écrit sur cette incroyable aventure : « Un 5 minutes qui parle de mon expérience, du délire avec les Russes, du réchauffement climatique… ».
Pour se motiver, il s’inscrit à l’audition de l’École nationale de l’humour, déjà plébiscitée par l’humoriste français Roman Frayssinet. Chaque année, entre 200 et 300 personnes se présentent aux auditions de l’École, entre 10 et 15 seulement sont sélectionnés. En 2019, il est de ceux-là et choisit la formation interprète humoriste qui dure 2 ans à temps plein. « J’étais le seul français de la cohorte et ils me l’ont bien fait savoir en me lançant des vannes sur la Tour Eiffel, la baguette de pain… », raconte-t-il sourire en coin.
L’école lui apporte « la confiance, la rigueur de travail dans l’écriture et dans le jeu » et le réseau au sein d’un milieu qualifié d’« industrie » au Québec. Lors de la tournée des finissants, il se fait remarquer par une entreprise de gérance qui s’occupe de lui. Il enchaîne quelques télés, la première partie de Dominic Paquet et de Peter Macleod, deux humoristes québécois bien connus, et réalise Bien..., une websérie à l’humour décapant.
Parallèlement, il travaille sur son propre stand up. « Contrairement à la France, ici c’est beaucoup moins élitiste de pouvoir faire de l’humour, on donne la chance aux gens, on est peut-être moins dans le perfectionnisme, mais dans un rapport plus égalitaire », témoigne-t-il.
Cette chance, il est allé la chercher. En cette fin d’année 2021, le voilà seul à l’affiche pour « 1 h avec un gentil connard » sur la scène du Théâtre Sainte-Catherine à Montréal. Un spectacle qu’il a dû composer avec doigté pour parler à tout le monde.
Une question de culture
« Le point de vue des Québécois sur l’humour français n’est pas bon. Il y a des Québécois qui disent que les Français ne sont pas drôles et inversement ». Si l’humour est différent des deux côtés de l’Atlantique, lui se considère « un peu entre les deux ». Avec un public composé à 70 % de Français et 30 % de Québécois, Florian s’adapte avec des textes universels et d’autres où les différences culturelles ressurgissent. « Les degrés d’humour entre la France et le Québec sont différents, en France on pratique le cynisme et le 2e, 3e voire 4e degré. Ici moins, car la société québécoise n’aime pas le conflit et le poids du politiquement correct est plus fort. »
Il avoue son penchant pour ce qui « gratte un peu ». « J’aime quand il y a un peu de malaise, les petits moments de solitude, les silences qui disent beaucoup, les sujets comme le racisme systémique, le mouvement woke… ». Ça ne l’empêche pas d’aborder du plus léger et beaucoup de fous rires avec son rapport aux femmes ou en déroulant sa vie.
Quand on lui demande de regarder dans le rétroviseur celui qu’il était il y a 12 ans en posant ses bagages, il résume : « J’ai joué, j’ai gagné ». Le Québec, ce n’était pas un endroit qu’il avait choisi intrinsèquement, mais au final, après un sacré bout de chemin, il en ressort grandi. Pas si « connard » que ça, Florian.
Prochaines dates de spectacle le 19 novembre à 19 h (complet) et 21 h, et le 11 décembre au Théâtre Sainte-Catherine.