
Arrivé fin 2018 au Québec pour approfondir ses compétences, Jonathan est comme un sportif de haut niveau. Entre sa maîtrise de recherche à l’Université de Montréal, son DESS à HEC et ses fins de semaine comme agent de prévention COVID-19, cet Ivoirien de 39 ans respecte une discipline de fer pour offrir au Québec le meilleur de lui-même — et réunir sa famille.
Quand, parti d’Abidjan, il débarque à l’aéroport Pierre-Elliott-Trudeau un jour de novembre 2018, Jonathan a le souffle coupé. Dehors il fait -15 degrés, ça n’aide pas. Mais c’est une bannière d’accueil qui l’impressionne le plus : « Venir au Canada, ce n’est pas un droit, c’est un privilège ».
Dès lors, il n’a de cesse de vouloir se montrer à la hauteur de ce privilège.
La famille comme moteur
Loin d’être un étudiant classique, Jonathan affiche à 36 ans une brillante carrière comme gestionnaire dans la santé, la sécurité et la qualité en Côte d’Ivoire. « Toute ma vie professionnelle s’articule autour de l’homme et des conditions nécessaires à sa performance au travail, explique ce passionné. Au Québec, j’ai l’opportunité de pouvoir approfondir toutes ces compétences pour acquérir des connaissances encore plus pointues ».
Le projet est mûrement réfléchi, et pour cause : « Ma femme et mes trois enfants, des jumeaux de 5 ans et mon dernier fils de 3 ans sont restés en Côte d’Ivoire ». Eux gardent la stabilité pendant que lui défriche et déroule ici son « projet quinquennal ».
« À terme, je vais m’orienter dans le domaine de l’enseignement et faire aussi de la consultation, précise-t-il avec assurance. Je sais exactement où je dois être rendu au bout de 5 ans, ma femme le sait, ce sont des choses qu’on valide ensemble ». Pour cela, l’étudiant atypique ne compte pas les sacrifices. Le temps est son ennemi, les enfants grandissent et Jonathan ne veut pas se contenter de le constater chaque jour sur l’écran d’un téléphone. Il essaie de revenir en Côte d’Ivoire deux à trois fois par an et débarque à la sortie de l’école pour y accueillir ses jumeaux comme « le meilleur papa possible ». De retour au Québec, il se remet « en mode Terminator ». En deux ans et demi, il termine son baccalauréat québécois (licence française), prépare désormais une maîtrise de recherche à l’Université de Montréal et a commencé en septembre un DESS à HEC dans le domaine du développement organisationnel. « Je suis comme un sportif de haut niveau, analyse-t-il. Chaque jour, c’est au moins 8 heures d’études, j’essaie d’aligner mon alimentation là-dessus, de faire du sport. Je n’ai jamais fait de job alimentaire, non pas parce que c’est dévalorisant, mais parce que ce n’était pas cohérent avec mon projet. »
L’objectif ? Pouvoir réunir sa famille au Québec en 2024 et offrir le meilleur à ses enfants.
C’est dans ce plan aux rouages parfaitement huilés qu’est venu s’inviter un virus en 2020.
Transformer les risques en opportunité
L’imprévu tient en 5 lettres, mondialement connues. « Comme pour tout le monde, la COVID a influencé mon moral à la baisse, témoigne-t-il. J’ai même failli arrêter, mais je me suis dit, soit je subis soit j’agis ». Jonathan choisit de transformer les risques en opportunité. HEC relaie une annonce du ministère de la Santé qui recherche des agents de prévention en CHSLD. « Quand j’ai postulé je ne savais même pas que c’était rémunéré, je me suis dit je vais y aller et être la meilleure version du travailleur que je souhaiterais avoir en tant que gestionnaire ». C’est comme ça qu’il commence en juin 2020, à la fin de la première vague. Pendant un an, Jonathan travaille à temps plein, en plus de ses études, pour faire de la sensibilisation, soutenir les préposés aux bénéficiaires, les décharger et veiller aussi sur eux. L’expérience est bouleversante. « Ça m’a aidé à relativiser pas mal de choses d’un point de vue humain, témoigne-t-il ». Aujourd’hui, il continue sa mission les fins de semaine. « C’est une manière pour moi de continuer à renvoyer l’ascenseur au Québec tout en restant focalisé sur mes objectifs. » De l’aide, Jonathan témoigne lui aussi en avoir reçu depuis son arrivée au Québec, notamment d’amis et de gestionnaires humains et très accommodants. Il garde néanmoins une amertume liée au parcours d’intégration.
Un parcours d’intégration à améliorer
« Quand je suis arrivé, je savais que j’étais compétent pour certaines choses, et je tenais à préserver la cohérence de mon parcours. » La conseillère en immigration qui l’accueille ne veut pas en tenir compte, il est impossible, selon elle, de cumuler études et travail. Elle entend même lui imposer ses propres plans « partir 6 mois en région », « faire une formation de boucher ». « Elle voulait absolument me vendre des choses qui ne me correspondaient pas, c’est important de ne pas enfermer les gens et de s’ajuster avec ce que chacun ambitionne ».
De son côté, il le sait, c’est en matière de culture qu’il a de gros progrès à faire. Hockey, cinéma, tourisme dans Montréal, il passe à côté de tout ça et vit de façon pratique dans le quartier de Côte-des-Neiges, à 5 minutes à pied de l’Université et de HEC.
« J’ai découvert la Grande Roue au Vieux-Port lorsque ma femme est venue pour ses vacances avant la pandémie. Elle a passé tout son temps à se moquer de moi en me disant que je vivais ici sans rien connaître. » Pour se justifier, il s’avoue romantique et préfère attendre sa famille pour découvrir avec eux ce nouveau territoire.
D’ici 2024, il continuera de s’atteler à sa discipline d’athlète et trouver qu’il ne fait « rien d’exceptionnel comparé aux mamans de HEC qui descendent du bus avec leur poussette et leur bébé en ayant à concilier études et vie de famille pour aspirer à un mieux-être ». Quel meilleur exemple que celui qui refuse d’en être un ?