
Il y a 6 mois encore, Songa faisait partie des 100 000 réfugiés du camp de Nakivale, en Ouganda. Originaire du Congo, le jeune homme de 24 ans étudie désormais en administration et gestion des affaires à HEC Montréal. Avec lui, la vie prend 1 000 chemins, poète, slameur, entrepreneur… L’avenir lui appartient.
Au camp de Nakivale, dans le sud-ouest de l’Ouganda, ils étaient plus de mille à postuler pour une bourse d’étude offerte par l’organisation d’Entraide universitaire mondiale du Canada (EUCM). Après plusieurs épreuves il en est resté soixante, puis trois. Songa était de ceux-là.
En 2021, sa résidence permanente en poche, il atterrit en plein mois d’août. Dans le taxi qui le mène à l’hôtel où il doit effectuer sa quarantaine, il note tout de suite les buildings élancés. Mais c’est à hauteur d’homme que ce qu’il voit l’interpelle le plus. « Accrochées aux piliers d’un pont, il y avait des tentes de sans-abris, et quand le taxi s’est arrêté au feu rouge, des gens sont venus quêter avec leurs gobelets. Parmi eux, il y avait des Blancs et des Noirs. J’ai compris que même ici il existe un écart social entre les êtres. »
L’écriture comme thérapie
Cette première impression, « l’enfer du paradis », Songa songe à en faire un slam. En Ouganda, il est devenu « poète par accident », les mots sont sa thérapie, et le slam est entré dans sa vie. Son nom de scène, Leslamo, est une contraction de « slamothérapeute ». « J’aime la philosophie d’une slameuse malgache, Caylah, qui dit que nous, slameurs, soignons les maux par des mots. Quand j’étais réfugié à Nakivale, le slam était une béquille grâce à laquelle je marchais, je soignais les autres mais ma plume me soignait moi-même ». Un de ses titres a beau clamer « Je n’suis pas un poète », Songa/Leslamo a l’écriture engagée pour évoquer l’Histoire, la résilience, le changement, l’espoir aussi.
C’est par espoir que rêva Martin Luther King
Qu’un jour un homme blanc en smoking Sera assis dans le même parking Côte à côte comme des vrais potes Avec un noir Se partageant à boire En attendant que leur bus commun arrive et ouvre ses portes. (extrait de Espoir) |
L’espoir, c’est aussi ce que Songa représente pour ceux qui sont restés au camp, sa famille, ses amis.
Entreprendre, un moteur de vie
De ses 7 années passées comme réfugié, Songa résume « ça n’a pas été un fléau mais un cadeau ». Là-bas il apprend l’entrepreneuriat sur la plateforme Opportunigee, créée par des réfugiés pour des réfugiés. « Ça a bouleversé ma vie » souffle-t-il. La preuve, il est ici à Montréal, étudiant à HEC en administration et gestion des affaires, sa première année d’étude est prise en charge, son logement aussi. Il n’en oublie pas pour autant l’Afrique. « Loin de moi l’idée de penser que je vais comme chiffonner la vie passée et la mettre à la poubelle. Ce que je fais au Québec, c’est comme une continuité » souligne-t-il.
En Ouganda il a créé « Naki Football Academy », connectant sa passion du football (soccer) aux difficultés qui existent dans les camps. « En échange d’une participation gratuite à des tournois de football, les jeunes des équipes s’engagent à venir contribuer à des ateliers sur des sujets éducatifs », explique-t-il. Ici, il rêve de pouvoir mettre en relation des investisseurs canadiens avec des innovateurs africains. Lors de la semaine entrepreneuriale d’HEC, son équipe de travail est arrivée deuxième sur quinze avec ce pitch. De quoi l’encourager dans son idée. Mais l’espoir peut aussi peser lourd sur les épaules, « parfois, c’est comme un fardeau émotionnel de savoir que je ne peux pas exaucer tous les désirs ou projets de ceux qui comptent sur moi », confie-t-il.
Pour l’instant il s’organise de nouveaux repères dans ce pays où il lui reste tout à découvrir.
De nouvelles racines au Québec
Au fond, pour créer de nouvelles racines, il suffit de replanter ses passions dans un nouveau sol, et les arroser d’universel. En 6 mois, Songa n’a pas perdu du temps pour retrouver ses trois piliers au Québec : le football, la poésie et le slam. À peine sorti de sa quarantaine, un Québécois du comité d’accueil d’HEC qui partage le même centre d’intérêt que lui pour le soccer, l’entraîne voir un match du Club de Foot Montréal, anciennement l’Impact, au stade Saputo. Il exulte : « philosophiquement je me considère déjà comme un fan. » Trois mois plus tard, le voilà oeuvrant comme bénévole au Salon du livre de Montréal. « J’ai compris que pour les Canadiens, l’expérience de travail ce n’est pas ce que tu as fait dans ton pays mais ce que tu as accompli ici. Et puis c’est aussi le bon endroit pour découvrir les maisons d’éditions et aller sentir l’écriture québécoise vu que j’ai un recueil de poésie qui sommeille dans mon tiroir ».
Si sa poésie dort encore, son slam est quant à lui pleinement réveillé. « En Ouganda j’avais découvert un slameur québécois d’origine haïtienne, Élémo, pour lequel j’ai beaucoup d’admiration. Il participait à une soirée au Cabaret sous les arbres à Montréal, j’ai échangé avec les organisateurs et ils ont accepté que je puisse slamer ». Le 19 décembre 2021, Leslamo occupait sa première scène au Québec.
Depuis il rêve de participer à une compétition de slam, « ce serait un peu jouer dans la cour des grands, mais pourquoi ne pas les surprendre en puisant dans ma culture, mon humour, ma danse… ».
Dans le tiroir de Songa, de la matière brute dort, des mots, des idées, des projets, un manuscrit, des ponts entre deux pays, des slams. Leslamo lui ne dort pas, il attend juste le bon moment.